Senegal: Amour, famille, hypocrisie et discriminations légales au Sénégal
Diakhoumba Gassama
Tue 05/02/2017, 12:00

Ce mois-ci, je veux vous parler en français. J’aimerais d’ailleurs vous parler en Mandingue, ma langue maternelle de Casamance au Sud du Sénégal mais voilà la majorité des mots que je voudrais utiliser n’existe pas dans nos langues. Ces mots sont « compagnon », « compagne », « union libre », « hétéronormativité », « homophobie », « transphobie », « lesbophobie » et tout ce qui peut définir ma vision de toutes les familles dans ce contexte.

Je voudrais commencer cette réflexion très personnelle en vous disant qu’il y a quatre ans, j’ai fait une promesse à une femme mourante de me marier à un homme sénégalais de préférence du Sud du Sénégal. Cette femme, ma maman, avait jusqu’à son dernier souffle, essayé de convaincre mes deux grandes sœurs, en couple/union libre avec des jeunes hommes français et pères de leurs enfants, de se marier religieusement au moins pour pouvoir les qualifier de « mari » et « femme » dans les cercles sociaux et familiaux élargis. Mais son soucis était aussi de respecter le fait que dans notre société, la relation de couple et la filiation ne sont reconnues et légitimées que dans le contexte des mariages (traditionnel, religieux ou civil entre un homme et une femme). J’ai passé des années à en vouloir à mes sœurs de ne pas offrir ce petit confort à notre mère et encore plus alors qu’elle était mourante. Ce n’est que bien après que je me suis rappelée que l’un de mes principes fondamentaux est le respect de la liberté de chacun à décider de tout ce qui le ou la concerne.

Le résultat est une réflexion profonde sur l’hypocrisie de nos sociétés où on se convertit pour épouser et où on épouse pour fréquenter. Mais ici encore la situation se complique énormément lorsque l’on s’identifie comme homosexuel(le), lesbienne ou transsexuel(le). Ce n’est pas un secret : le code pénal sénégalais réprime depuis 1966, ce qu’il qualifie juridiquement « d’acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe ». La peine encourue est un emprisonnement d'un à cinq ans et une amende de 100 000 à 1 500 000 francs ( le salaire mensuel moyen au Sénégal estimé à 43 500 francs). Si l'acte a été commis avec un mineur (voyez comme la loi semble ne « protéger » que les jeunes hommes de moins de 21 ans et pas les jeunes femmes), le maximum de la peine sera toujours prononcé. Le code la famille quant à lui ne reconnaît depuis 1972 aucune autre union que le mariage entre les hommes et les femmes. La famille pour nombreux et nombreuses de mes compatriotes ayant ces orientations sexuelles est un carcan, une imposition de chaque jour ou un rêve inaccessible. Vous me demanderez donc quelle est mon rêve de famille, et bien, je vous dirai que je voudrais honorer la promesse que j’ai faite à ma mère. Pas pour respecter des codes sociaux désuets, éculés, sexistes et racistes et par ailleurs non mortels, mais parce que je veux choisir mes combats. J’ai aussi été élevée et socialisée dans un environnement où les princesses, les rêves de prince charmant et un panafricanisme militant, ont laissé leurs traces. Au-delà de la promesse, c’est un choix et je crois que si mon futur partenaire de choix me disait qu’il ne veut pas se marier ou ne croit pas à l’institution du mariage mais croit plutôt en des valeurs progressives de respect, d’entraide et de construction d’un futur commun égalitaire et heureux, je renoncerais aisément à ma grande fête et mes multiples tenues.

Un peu plus sérieusement, ce à quoi je refuse de renoncer c’est mon combat quotidien pour la reconnaissance effective de toutes les familles et du droit et de la liberté de chaque sénégalaise et chaque sénégalais de décider de se marier ou pas, avec le/la partenaire de son choix et de vivre sa sexualité telle qu’il ou elle l’entend en toute sécurité personnelle et sanitaire sans que l’État ou la communauté n’ait son mot à dire. Et si je dois être parfaitement honnête, je me dois de reconnaître qu’il y a des sénégalais et des sénégalaises qui vivent ce rêve d’un Sénégal meilleur. Ils sont ceux et celles qui ont les moyens financiers de s’expatrier ou de vivre une vie de « don’t ask don’t tell » car ils/elles sont issu (e)s de familles "puissantes" ou qu'ils/elles contribuent socio-économiquement à la vie de leurs potentiels persécuteurs et persécutrices. Mon souhait est que notre lutte féministe contre les inégalités sociales prennent enfin en compte la lutte pour les droits reproductifs et sexuels de toutes et tous sans discrimination aucune en ce qui concerne l’orientation sexuelle, pas d’ici à 2030 ni 2063 mais maintenant, partout et tout le temps.

A luta continua.

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